Bilan de mars 2021

Littérairement parlant, c’est La volonté de se battre, troisième tome de la série Terra Ignota, qui m’a surtout occupé ce mois-ci. J’ai déjà évoqué ailleurs mon attachement tout particulier à cette série écrite par Ada Palmer, qui a réussi à construire un univers complexe et fascinant porté par une narration du même niveau. Trop semblable à l’éclair, premier tome de la série, m’a diverti du premier confinement ; Sept Redditions, sa suite, m’a sorti d’un été aux allures de drôle de guerre caniculaire. La volonté de se battre m’a-t-il fait oublier la montée de la troisième vague ? Et bien oui, merci. L’histoire avance, toujours portée par un narrateur dont on se demande tout de même parfois s’il ne joue pas volontairement avec nos pieds ou s’il n’est pas en train de complètement perdre les pédales. Ces facéties narratives nécessitent une véritable implication, mais sont pour moi un vrai plaisir. Qu’importe au fond si le narrateur est fou, j’ai envie de savoir ce qu’il veut me raconter et ce qu’il perçoit de son monde. Force est parfois d’admettre que quelques longueurs et flous artistiques peuvent rebuter les lecteurs et lectrices qui ne seraient pas d’emblée subjugués par l’univers décrit, mais ça ne m’empêchera pas de continuer à en parler à tout le monde avec des étoiles dans les yeux.

Après ce gros morceau, j’ai enchaîné avec Apprendre, si par bonheur, de Becky Chambers, trouvé en promo numérique pour le prix d’un petit sandwich. Il s’agit là d’une novella de hard science-fiction dans laquelle on retrouve le ton déjà vu dans la série Les Voyageurs (L’Espace d’un an, Libration,…) de la même autrice : beaucoup de douceur et d’inclusivité. La narratrice y raconte son exploration, au côté de trois autres astronautes, des quatre planètes d’un système planétaire lointain. Je n’ai pas été particulièrement renversé par cette histoire, mais sa brièveté joue pour elle. Les scientifiques en herbe aimeront les passages purement hard-sf, tandis que celles et ceux qui peuvent s’en passer apprécieront leur concision. Enfin, l’un des chapitres (correspondant à l’exploration de la planète Opera) m’a particulièrement accroché, en cela qu’il rompt avec l’excès d’enthousiasme parfois un peu mièvre qui caractérise le récit jusque là.

Avril débutera avec mes deux lectures en cours (d’ailleurs très prometteuses) : Viendra le temps du feu, par Wendy Delorme, et Binti, par Nnedi Okorafor.

Lectures favorites de 2020

C’est l’heure des bouquins de l’année ! Je me suis imposé d’en choisir dix (en trichant juste un peu) et les ai classés arbitrairement pour le plaisir.

1. « Trop semblable à l’éclair », par Ada Palmer (2016) et « Sept redditions », par Ada Palmer (2017) : double prix de l’amour inconditionnel pour les deux premiers tomes de la saga Terra Ignota, d’une inventivité folle et qui m’ont transportés comme rarement en cette année où c’était plutôt nécessaire.

2. « Au bal des absents », par Catherine Dufour (2020) : un roman que je qualifierais de fantastique social enragé. C’est génial.

3. « Mémoire de fille », par Annie Ernaux (2016) : un exercice de mémoire frappant de justesse, rempli de réflexions sur le processus et le sens de l’écriture autobiographique.

4. « 188 mètres sous Berlin », par Magdalena Parys (2017) : une virée entre la Berlin contemporaine et celle des années quatre-vingt, sur les traces d’un tunnel entre l’est et l’ouest.

5. « Feel Good », par Thomas Gunzig (2019) : comme souvent avec l’auteur, il y est question de désespoir et de trouver un moyen de s’en sortir de façon inattendue, mais flamboyante.

6. « Trois Soeurcières », par Terry Pratchett (1988) : mon Terry Pratchett annuel. Celui-ci a le grand avantage de comporter un trio de sorcières franchement savoureux.

7. « Normal », par Warren Ellis (2018) : une étrange histoire d’hôpital psychiatrique pour prospectivistes en burnout, bizarre et venue à point.

8. « Lisière », par Kapka Kassabova (2020) : un voyage aux frontières de la Bulgarie, de la Turquie et de la Grèce d’aujourd’hui, qui m’a laissé de nombreuses images évocatrices.

9. « La cinquième saison », par N.K. Jemisin (2015) : le premier tome d’une trilogie fantasy (Les Livres de la terre fracturée) indéniablement sombre, mais pleine d’originalité et qui n’oublie pas d’être passionnante.

10. « Les ravagé(e)s », par Louise Mey (2016) : il fallait un polar à cette liste, et celui-ci développe une idée intrigante, porté par des personnages qui s’éloignent des clichés du genre.

Trop semblable à l’éclair – Ada Palmer (2016)

Si la littérature de l’imaginaire permet beaucoup en matière de nouveaux horizons, il se dit en ce moment qu’elle pourrait gagner à moins se focaliser sur l’annihilation du monde pour s’intéresser davantage à des avenirs meilleurs (ça nous changerait). C’est là que débarque l’historienne Ada Palmer avec sa série Terra Ignota, dont le premier tome Trop semblable à l’éclair est sorti l’an passé en français. Bienvenue dans un 2454 aux allures d’utopie. Un monde en paix, où les déplacements sont faciles et dans lequel les nations, vieilles reliques inutiles, ont été remplacées par des “Ruches” que les citoyens rejoignent à leur convenance (pour ne citer qu’une des idées brillantes de ce récit). Le narrateur de cette histoire, un fascinant personnage, nous raconte pourtant les derniers jours de ce système, qu’on imagine pourtant si solide. Je pourrais en parler des heures : Trop semblable à l’éclair est superbement raconté et d’une richesse folle (tant d’un point de vue de l’écriture que de l’univers), mêlant philosophie, politique et une certaine dose de mysticisme. Et surtout, surtout, il renouvelle le genre en s’éloignant des poncifs de notre époque, en convoquant d’autres périodes de l’histoire et en nous invitant à penser des futurs possibles. En cela, c’est ce que la science-fiction peut offrir de meilleur.