L’Arithmétique terrible de la misère – Catherine Dufour (2020)

L’année passée, Catherine Dufour a sorti l’incroyable Au bal des absents, mais pas seulement. En effet, l’autrice française a également fait paraître L’Arithmétique terrible de la misère, son second recueil de nouvelles. Celui-ci en contient dix-sept, aux sujets variés, mais toutes réunies par une tonalité énervée et politique. La nouvelle presque éponyme (L’arithmétique de la misère), par exemple, anticipe les futures crises climatiques en nous offrant, malgré, tout un motif d’espoir dans la révolte. Quant à En noir et blanc, et en silence, elle reprend le vieux thème de la vie éternelle pour parler de dominations (masculine, de classe…). Dans l’ensemble du recueil, la technologie est bien présente, souvent importante, mais elle finit généralement par s’effacer derrière les personnages ou le contexte socio-politique. L’avenir décrit y est sombre, mais pas toujours désespéré. A chaque fois, le propos est acéré.

Certaines nouvelles sont tout de même particulièrement cyniques, comme Pâles-mâles, qui dépeint notre monde du travail à peine aggravé, ou la très juridique (et drôle) Une fatwa de mousse de tramway. WeSiP m’a rappelé Normal (de Warren Ellis) et ses prospectivistes en burnout, tandis que Bobbidi-Boo avance brillamment masqué. Bien sûr, tout n’est pas forcément éblouissant : Tate Moon (très contemplatif) et La Mer monte dans la gamelle du chat m’ont peut-être un peu échappées. Mais d’autres encore sont touchantes, voire déchirantes, en particulier Enemy Isinme (tristement géniale) et, dans une moindre mesure, Sans retour et sans nous (qui, en plus de serrer le cœur, réussit à être rigolote). Et comment, évidemment, ne pas me réjouir à la lecture de Sensations en sous-sol, qui nous offre un retour dans l’univers d’Outrage et rébellion ?

L’ouvrage est parsemé d’encarts (Glamourissime !) qui rappellent nommément une invention de Ken Liu, mais salie, dévoyée, comme la publicité sait si bien faire avec ce qui est beau. Oreille amère est un peu dans la même veine, quand il s’agit de récupérer des pratiques innocentes à des fins dégueulasses. Le volet science-fictionnel du recueil s’achève avec deux nouvelles penchant vers le polar, dans lesquelles les dominations de genre sont inversées, pour un résultat très intéressant : Un temps chaud et lourd comme une paire de seins (bizarrement déjà présente dans l’Accroissement mathématique du plaisir, recueil précédent de l’autrice), suivi de La tête raclant la lune.

Enfin, il y a les appendices, hors de la science-fiction : La vie sexuelle d’Alfred de M., une courte biographie dans laquelle Musset en prend pour son grade, et Coucou les filles !, précédé d’un disclaimer bienvenu. Cette nouvelle mériterait un billet à elle-seule, tellement l’exercice de réponse à American Psycho (de Bret Easton Ellis), agit comme un révélateur. Ce livre, je me souviens très bien l’avoir lu, trouvé perturbant à plus d’un titre, puis rangé dans ma bibliothèque sans plus y penser. Catherine Dufour nous invite au contraire à y repenser un grand coup, dans un texte insoutenable mais nécessaire. C’est très bien vu.

Trois souvenirs SF

Dans la thématique des souvenirs, j’ai eu envie cette fois d’extraire de ma bibliothèque trois romans de science-fiction qui m’ont un jour fait voyager dans le temps ou l’espace.

La faune de l’espace (A.E. van Vogt, 1950)

Ce livre occupe une place particulière dans mes souvenirs : je l’ai probablement pioché un peu au hasard en librairie quand j’étais jeune ado, et n’ai découvert que des années plus tard qu’il s’agissait d’un classique du genre. La faune de l’espace est en fait un assemblage de nouvelles, réunies pour former une histoire complète. Cette dernière relate le voyage d’un vaste vaisseau spatial en mission scientifique à travers la galaxie, qui trouve sur son chemin des entités extérieures mystérieuses et potentiellement hostiles. L’équipage compte parmi ses nombreux membres une sorte de super-scientifique-psychologue-spécialiste-en-tout qui, malgré le scepticisme initial de l’équipage, s’avère évidemment précieux. Si l’ouvrage est daté (le livre sous cette forme est paru en 1950, mais certaines nouvelles datent de la fin des années 1930), il a manifestement conservé une bonne part de sa magie, notamment grâce à ses extraterrestres étranges et originaux. Pour l’anecdote, la ressemblance (discutable et discutée) entre l’un d’eux et le célèbre Xénomorphe d’Alien a d’ailleurs donné lieu à un procès entre A.E. van Vogt et la 20th Century Fox.

Les Chronolithes (Robert C. Wilson, 2001)

Robert Charles Wilson est un des auteurs dont j’ai lu le plus de livres. Pendant une période qui correspond grosso modo à celle de mon passage à l’université, j’ai dévoré les uns après les autres ses romans (Les Chronolithes, Darwinia, la trilogie Spin, Blind Lake, Mysterium,…) aux intrigues basées sur une idée forte et propice à l’émerveillement. Dans Les Chronolithes, par lequel j’ai découvert l’auteur canadien, l’idée en question prend la forme de monolithes géants apparaissant soudain à plusieurs endroits du globe et qui, ce n’est pas rien, proviennent de vingt ans dans le futur. L’événement a bien sûr des conséquences scientifiques et sociales planétaires, que le livre explore, mais que ma mémoire a quelque peu oubliés. Et pour cause, passé l’émerveillement initial, je me suis finalement assez vite lassé de R.C. Wilson, dont les personnages et le style ne sont malheureusement pas aussi imaginatifs que les concepts qui fondent ses histoires. Si j’en parle, c’est que malgré tout ce livre constitue pour moi une sorte d’étape, entre l’évidence de mon goût pour l’émerveillement et la sensation qu’il me faut quand même un petit quelque chose en plus.

La goût de l’immortalité (Catherine Dufour, 2005)

C’est avec plaisir que j’essaye de caler Catherine Dufour dans environ un billet sur deux. De toute façon, je crois que l’on peut désormais qualifier sans trop hésiter Le goût de l’immortalité de classique de la science-fiction française. Je l’ai aussi découvert quelque part pendant mes études, il y a une bonne dizaine d’années. Narrée par une dame centenaire à qui on ne la fait pas, cette dystopie est rédigée sous forme épistolaire, quelque part en Mandchourie au XXIIème siècle. Si son histoire m’a plu, c’est surtout de par son style que ce livre a constitué pour moi une sorte de nouveau palier à atteindre. C’est tout simplement rafraîchissant, de tomber sur ce genre de roman. Dans un podcast récent, Catherine Dufour expliquait toutefois ne plus vouloir écrire de dystopies mais souhaiter réfléchir plutôt à des utopies, imaginer des futurs possibles et surtout désirables. Un exercice forcément pas facile. Les dystopies sont maintenant partout : romans, films, séries télé, sans parler de notre réalité qui en prend un goût de plus en plus prononcé. Est-ce que Le goût de l’immortalité aurait le même impact s’il sortait aujourd’hui ? La qualité d’écriture resterait, mais le fond serait probablement davantage noyé dans le reste de la production du genre. Pour en revenir au podcast cité plus haut, j’en conseille évidemment l’écoute : on y apprend également que l’autrice a fini par écrire ce roman, à la tonalité dure et sombre, pour enfin être prise au sérieux par ses camarades masculins du milieu.

Lectures favorites de 2020

C’est l’heure des bouquins de l’année ! Je me suis imposé d’en choisir dix (en trichant juste un peu) et les ai classés arbitrairement pour le plaisir.

1. « Trop semblable à l’éclair », par Ada Palmer (2016) et « Sept redditions », par Ada Palmer (2017) : double prix de l’amour inconditionnel pour les deux premiers tomes de la saga Terra Ignota, d’une inventivité folle et qui m’ont transportés comme rarement en cette année où c’était plutôt nécessaire.

2. « Au bal des absents », par Catherine Dufour (2020) : un roman que je qualifierais de fantastique social enragé. C’est génial.

3. « Mémoire de fille », par Annie Ernaux (2016) : un exercice de mémoire frappant de justesse, rempli de réflexions sur le processus et le sens de l’écriture autobiographique.

4. « 188 mètres sous Berlin », par Magdalena Parys (2017) : une virée entre la Berlin contemporaine et celle des années quatre-vingt, sur les traces d’un tunnel entre l’est et l’ouest.

5. « Feel Good », par Thomas Gunzig (2019) : comme souvent avec l’auteur, il y est question de désespoir et de trouver un moyen de s’en sortir de façon inattendue, mais flamboyante.

6. « Trois Soeurcières », par Terry Pratchett (1988) : mon Terry Pratchett annuel. Celui-ci a le grand avantage de comporter un trio de sorcières franchement savoureux.

7. « Normal », par Warren Ellis (2018) : une étrange histoire d’hôpital psychiatrique pour prospectivistes en burnout, bizarre et venue à point.

8. « Lisière », par Kapka Kassabova (2020) : un voyage aux frontières de la Bulgarie, de la Turquie et de la Grèce d’aujourd’hui, qui m’a laissé de nombreuses images évocatrices.

9. « La cinquième saison », par N.K. Jemisin (2015) : le premier tome d’une trilogie fantasy (Les Livres de la terre fracturée) indéniablement sombre, mais pleine d’originalité et qui n’oublie pas d’être passionnante.

10. « Les ravagé(e)s », par Louise Mey (2016) : il fallait un polar à cette liste, et celui-ci développe une idée intrigante, porté par des personnages qui s’éloignent des clichés du genre.

Au bal des absents – Catherine Dufour (2020)

Claude, la quarantaine solitaire et sans le sou, se prépare à être expulsée de son appartement lorsqu’un mystérieux contact Linkedin lui propose un job bien payé dans une maison isolée à la campagne. Sa mission : enquêter sur la disparition d’une famille d’Américains. Au pied du mur, Claude accepte : quels choix lui reste-t-il de toute façon ? S’ensuit une histoire mêlant horreur (je n’étais pas prévenu), fantastique et social. Tout le sel d’Au bal des absents tient dans le comportement inattendu de sa protagoniste, personnage qui n’a de toute façon plus grand chose à perdre et dont on suit le parcours avec joie et inquiétude. Catherine Dufour canarde la réalité à travers ce roman fantastique-social enragé superbement écrit, et c’est génial (même si parfois ça fait peur).

Un livre par jour pendant cinq jours

Jour 1. Outrage et rébellion – Catherine Dufour (2009) – Dans cette histoire, Catherine Dufour nous raconte la naissance aussi jouissive que douloureuse d’un mouvement punk dans une Chine du XXIVème siècle. On n’y trouve pas une narratrice unique, mais toute une série de voix, avec leur vécu propre et leur sensibilité. A nous de faire sens au milieu de ce chaos. J’ai appris bien après l’avoir lu, et adoré (c’est encore aujourd’hui un de mes livres préférés), qu’il était grandement inspiré de Please Kill Me : l’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs, dont le titre dit à peu près tout.

Jour 2 – La Fin de l’homme rouge – Svetlana Alexievitch (2013) – Il y a deux ans, j’ai pris ce pavé comme une claque dans la face. Svetlana Alexievitch y donne la parole aux témoins de la fin de l’Union soviétique : on y lit leur vécu, leurs pensées, leurs peurs, leur colère, leurs souvenirs, leurs espoirs. Des histoires parfois bien différentes les unes des autres et pourtant liées par un thème : comment fait-on pour gérer la fin brutale d’un monde dans lequel on a toujours vécu, un changement dont l’impact se ressent sur toutes les strates de la société ? Comment, au niveau individuel, se faire aux nouvelles règles du jeu ? Je ne suis vraiment pas prêt de l’oublier.

Jour 3 – Un pont sur la brume – Kij Johnson (2011) – C’est une histoire de pont. On peut en raconter des choses, autour d’un pont. Celui-ci est à construire, au-dessus d’un large fleuve brumeux peuplé de créatures inquiétantes. Ce court récit nous relate le parcours de l’architecte chargé de cette tâche immense : réunir, enfin, les deux rives de l’Empire. Avec son univers suffisamment étrange pour attirer l’attention, mais assez familier pour nous pas nous perdre, sans oublier les personnages touchants qui le peuplent, ce petit livre m’a beaucoup plu.

Jour 4 – Mortimer – Terry Pratchett (1987) – Lasse, en proie à des doutes existentiels, La Mort engage un jeune apprenti, Mortimer, pour se délester un peu de son travail harassant. Passée notre rencontre avec ce fantastique personnage qu’est La Mort, s’ensuit une histoire qui nous emmène sur le Disque-monde : l’univers parodique, mais surtout vraiment malin, hautement divertissant et décidément doux que Terry Pratchett a développé à travers des dizaines de romans. C’est par celui-ci que j’en ai fait la découverte, et je me plonge régulièrement dans un nouveau livre de ses Annales lorsque j’ai besoin de légèreté.

Jour 5 – Moi qui n’ai pas connu les hommes – Jacqueline Harpman (1995) – Mon histoire avec ce roman remonte à loin. Je crois l’avoir pioché dans la bibliothèque de ma maman, pour une raison trop lointaine pour que je m’en souvienne. L’impression qu’il m’a laissé, par contre, est très nette. Une fascination pour ce monde désolé, pour le parcours de ces femmes abandonnées sur une terre perdue. Comment construire du sens sur un terreau qui semble en être complètement dépourvu ? Du post-apocalyptique qui ne dit pas son nom, particulièrement réussi.

Initialement publié sur Facebook entre le 26 et le 30 avril 2020.