Lectures de juillet-août

Au cours de ces deux derniers mois, j’ai lu quelques bouquins et je suis même retourné en bibliothèque, où je n’avais pas mis les pieds depuis trop longtemps. L’occasion de remarquer que les rayons, notamment en matière d’imaginaire, ont été bien renouvelés. En plus de quatre précédents billets déjà rédigés ici, voici un petit bilan de mes lectures de cet été brumeux.

J’avais bien vu passer Les Tambours du dieu noir, sorti cette année en français, chez divers chroniqueurs et chroniqueuses de l’imaginaire, mais je n’avais pas vraiment idée de son contenu. On y trouve en réalité deux courts récits. Le premier, qui donne son nom au livre, se déroule à La Nouvelle-Orléans dans un XIXème siècle alternatif et un tantinet magique. L’enjeu n’y est autre que la survie de ce territoire libre et indépendant, régulièrement assailli de tempêtes démentielles, tandis que l’esclavage est toujours une réalité sur une partie de ce qui fut les Etats-Unis. Le second récit (L’étrange affaire du djinn du Caire), lui, se déroule au Caire au début du XXème siècle : là encore, uchronie et fantastique vont de pair, et nous quittons l’aventure pour un récit plus policier. Les qualités du livre sont réelles (qu’il s’agisse des points de vue proposés, du propos ou des univers déployés), mais je dois bien avouer avoir eu la tête ailleurs pendant la majorité de la lecture. Dommage pour moi.

Le hasard a voulu que Sud & Ouest, lui aussi, commence à La Nouvelle-Orléans. Joan Didion y raconte, sous forme de carnet et dans un style assez « brut », un voyage réalisé dans le sud des Etats-Unis en 1970. Plutôt court (moins de 200 pages), ce livre a quelque chose de fascinant tant par les rencontres relatées par la journaliste et romancière américaine, qui ne cache pas sa sensation de voyager dans le temps (et pas pour le meilleur), que par les atmosphères étouffantes qu’elle y décrit.

Semiosis, dans un tout autre style, est un livre de science-fiction qui m’a laissé une impression mitigée. L’autrice Sue Burke y raconte l’arrivée, l’installation et la vie d’une cinquantaine d’hommes et de femmes sur une exoplanète bourrée de vie. Pétrie d’idéaux et de bonne volonté, la petite communauté fait la rencontre d’une espèce bien particulière, source d’intérêt, de fascination mais aussi de méfiance. Nous suivons l’évolution de cette relation à travers plusieurs générations, pendant une centaine d’années. Si la nature de ce « premier contact » est très originale (à peu près l’antithèse du Moineau de Dieu sur ce point), la majorité du livre m’a surtout évoqué le qualificatif de « poussif », sauf dans sa dernière partie, qui voit le rythme s’accélérer et gagner en efficacité.

Et à part ça ? J’ai également lu Dating Fatigue, tout nouveau livre de Judith Duportail, dont j’avais adoré L’amour sous algorithme. Très déçu par les premières pages, j’ai finalement été happé par son récit et ses réflexions sur les relations amoureuses des années 2020. Sur la fin, l’autrice explique en prime sa démarche journalistique ultra-subjective (vous avez dit gonzo ?), style de non-fiction que j’affectionne particulièrement.

J’ai terminé le mois d’août avec un nouveau passage en bibliothèque et une petite moisson, dont le clou n’est autre que L’arithmétique terrible de la misère, recueil de nouvelles de Catherine Dufour sorti en 2020. Inutile de dire qu’il est déjà dévoré en grande partie, que c’est génial et que je reviendrai dessus plus tard.

Please Kill Me – Legs McNeil, Gillian McCain (1996)

Voilà une bible bien particulière, un pavé mythique que j’ai – enfin – terminé : Please Kill Me: L’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs, de Gillian McCain et Legs McNeil, recueil d’entretiens réunissant un tas d’acteur et d’actrices (quoique beaucoup moins) du mouvement punk. J’en ressors avec une vague sensation de dégoût fort à propos, et une question médicale : comment Iggy Pop peut-il être toujours parmi nous aujourd’hui ? Plus globalement, il y a comme un paradoxe dans le fait que de telles œuvres aient pu émerger du marasme glauque décrit dans ce livre. Au-delà du contenu, c’est son style qui en fait clairement un document à part. Chaque intervention, ultra subjective par nature, ne donne qu’un éclairage partiel sur la situation, parfois contredisant le précédent et renforçant encore cette impression de chaos et de flou. Personne, d’ailleurs, n’est vraiment sympathique dans cette histoire, et pas grand chose ne nous est épargné. Il y est finalement assez peu question de musique, mais plutôt des parcours chaotiques de personnalités plus ou moins paumées, perchées, politisées, hargneuses ou cyniques. Mais quelque chose émerge de cette impression d’assister à un défilé de soirées moisies, de plans foireux, de blackouts, d’agressions et de morts violentes. J’ai en effet appris et ressenti pas mal de trucs à la lecture de ce bouquin qui, de par ses témoignages, dit beaucoup de la condition sociale de celles et ceux qui peuplent ses pages, et sur son époque.

Lectures favorites de 2020

C’est l’heure des bouquins de l’année ! Je me suis imposé d’en choisir dix (en trichant juste un peu) et les ai classés arbitrairement pour le plaisir.

1. « Trop semblable à l’éclair », par Ada Palmer (2016) et « Sept redditions », par Ada Palmer (2017) : double prix de l’amour inconditionnel pour les deux premiers tomes de la saga Terra Ignota, d’une inventivité folle et qui m’ont transportés comme rarement en cette année où c’était plutôt nécessaire.

2. « Au bal des absents », par Catherine Dufour (2020) : un roman que je qualifierais de fantastique social enragé. C’est génial.

3. « Mémoire de fille », par Annie Ernaux (2016) : un exercice de mémoire frappant de justesse, rempli de réflexions sur le processus et le sens de l’écriture autobiographique.

4. « 188 mètres sous Berlin », par Magdalena Parys (2017) : une virée entre la Berlin contemporaine et celle des années quatre-vingt, sur les traces d’un tunnel entre l’est et l’ouest.

5. « Feel Good », par Thomas Gunzig (2019) : comme souvent avec l’auteur, il y est question de désespoir et de trouver un moyen de s’en sortir de façon inattendue, mais flamboyante.

6. « Trois Soeurcières », par Terry Pratchett (1988) : mon Terry Pratchett annuel. Celui-ci a le grand avantage de comporter un trio de sorcières franchement savoureux.

7. « Normal », par Warren Ellis (2018) : une étrange histoire d’hôpital psychiatrique pour prospectivistes en burnout, bizarre et venue à point.

8. « Lisière », par Kapka Kassabova (2020) : un voyage aux frontières de la Bulgarie, de la Turquie et de la Grèce d’aujourd’hui, qui m’a laissé de nombreuses images évocatrices.

9. « La cinquième saison », par N.K. Jemisin (2015) : le premier tome d’une trilogie fantasy (Les Livres de la terre fracturée) indéniablement sombre, mais pleine d’originalité et qui n’oublie pas d’être passionnante.

10. « Les ravagé(e)s », par Louise Mey (2016) : il fallait un polar à cette liste, et celui-ci développe une idée intrigante, porté par des personnages qui s’éloignent des clichés du genre.

Un livre par jour pendant cinq jours

Jour 1. Outrage et rébellion – Catherine Dufour (2009) – Dans cette histoire, Catherine Dufour nous raconte la naissance aussi jouissive que douloureuse d’un mouvement punk dans une Chine du XXIVème siècle. On n’y trouve pas une narratrice unique, mais toute une série de voix, avec leur vécu propre et leur sensibilité. A nous de faire sens au milieu de ce chaos. J’ai appris bien après l’avoir lu, et adoré (c’est encore aujourd’hui un de mes livres préférés), qu’il était grandement inspiré de Please Kill Me : l’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs, dont le titre dit à peu près tout.

Jour 2 – La Fin de l’homme rouge – Svetlana Alexievitch (2013) – Il y a deux ans, j’ai pris ce pavé comme une claque dans la face. Svetlana Alexievitch y donne la parole aux témoins de la fin de l’Union soviétique : on y lit leur vécu, leurs pensées, leurs peurs, leur colère, leurs souvenirs, leurs espoirs. Des histoires parfois bien différentes les unes des autres et pourtant liées par un thème : comment fait-on pour gérer la fin brutale d’un monde dans lequel on a toujours vécu, un changement dont l’impact se ressent sur toutes les strates de la société ? Comment, au niveau individuel, se faire aux nouvelles règles du jeu ? Je ne suis vraiment pas prêt de l’oublier.

Jour 3 – Un pont sur la brume – Kij Johnson (2011) – C’est une histoire de pont. On peut en raconter des choses, autour d’un pont. Celui-ci est à construire, au-dessus d’un large fleuve brumeux peuplé de créatures inquiétantes. Ce court récit nous relate le parcours de l’architecte chargé de cette tâche immense : réunir, enfin, les deux rives de l’Empire. Avec son univers suffisamment étrange pour attirer l’attention, mais assez familier pour nous pas nous perdre, sans oublier les personnages touchants qui le peuplent, ce petit livre m’a beaucoup plu.

Jour 4 – Mortimer – Terry Pratchett (1987) – Lasse, en proie à des doutes existentiels, La Mort engage un jeune apprenti, Mortimer, pour se délester un peu de son travail harassant. Passée notre rencontre avec ce fantastique personnage qu’est La Mort, s’ensuit une histoire qui nous emmène sur le Disque-monde : l’univers parodique, mais surtout vraiment malin, hautement divertissant et décidément doux que Terry Pratchett a développé à travers des dizaines de romans. C’est par celui-ci que j’en ai fait la découverte, et je me plonge régulièrement dans un nouveau livre de ses Annales lorsque j’ai besoin de légèreté.

Jour 5 – Moi qui n’ai pas connu les hommes – Jacqueline Harpman (1995) – Mon histoire avec ce roman remonte à loin. Je crois l’avoir pioché dans la bibliothèque de ma maman, pour une raison trop lointaine pour que je m’en souvienne. L’impression qu’il m’a laissé, par contre, est très nette. Une fascination pour ce monde désolé, pour le parcours de ces femmes abandonnées sur une terre perdue. Comment construire du sens sur un terreau qui semble en être complètement dépourvu ? Du post-apocalyptique qui ne dit pas son nom, particulièrement réussi.

Initialement publié sur Facebook entre le 26 et le 30 avril 2020.