À dos de crocodile – Greg Egan (2005, 2021)

Si certains romans laissent parfois planer le doute quant à leur genre, d’autres par contre sont sans ambiguïté. C’est généralement le cas des récits de Greg Egan, un auteur australien résolument tourné vers la hard-science-fiction, susceptible de réserver de grands moments d’émerveillement aux amateurs, en contrepartie de maux de tête sévères. Il y a un peu de tout ça dans sa dernière novella publiée dans la collection Une Heure-Lumière. La bonne nouvelle, c’est qu’À dos de crocodile réussit également à faire montre de sensibilité et de douceur. En moins d’une centaine de pages, nous y parcourons des dizaines de millénaires en compagnie d’un couple, Leila et Jasim. Ces derniers, déjà bien âgés (avec plus de 10000 ans de vie commune, c’est ce qu’on appelle un euphémisme) cherchent à établir un contact avec les Indifférents, de mystérieuses entités qui se tiennent poliment mais fermement isolées du reste des espèces composant la civilisation galactique. Il y a presque quelque chose du conte dans cette histoire de vieux couple porté par un vaste et dernier projet, mais qu’on ne s’y trompe pas : certains passages, heureusement plutôt courts (et peut-être assez dispensables), laisseront de côté les moins motivés. Bref, un voyage vertigineux dans le temps et l’espace, des concepts scientifiques abscons et un mystère céleste : une bonne novella de Greg Egan pour qui sait à quoi s’attendre.

La Survie de Molly Southbourne – Tade Thompson (2019, 2020)

Une fois n’est pas coutume, et pour rester dans la série Une Heure-Lumière, il est ici question d’une suite : La Survie de Molly Southbourne, de Tade Thompson (auteur britannique d’origine nigériane, psychologue et également auteur de la série de romans Rosewater, que l’on peut rattacher à l’afrofuturisme). Mais tout d’abord, retour rapide sur le premier opus, Les Meurtres de Molly Southbourne, très original et plutôt dérangeant, qui avait fait parler de lui lors de sa publication française en 2019. Nous y suivons Molly, dont la vie tourne bien malgré elle autour d’un problème de taille. En effet, lorsqu’elle saigne, des doubles d’elle-même surgissent du néant pour la tuer, ce qui lui complique un peu le quotidien. Dans cette suite, publiée l’année suivante dans la même collection, l’auteur choisit un angle d’approche un peu différent et nous permet d’explorer plus profondément les mécanismes de cet univers. A vrai dire, j’ai été surpris de constater que la série est souvent classée dans le genre de l’horreur, même si c’est difficilement contestable. Etonnamment, les scènes horrifiques et/ou gores ne m’ont pas plus repoussées que cela, alors que j’y suis pourtant particulièrement sensible (et que je les évite généralement). Non qu’elles soient insipides, elles sont peut-être simplement bien écrite et suffisamment claires pour être percutantes, sans être trop graphiques (à mon goût). Pour une analyse approfondie, je conseille d’ailleurs vivement la lecture de ce billet de blog. Toujours est-il que ce récit d’une grosse centaine de pages fonctionne très bien et conserve tout l’intérêt du premier tome, qu’il est tout de même conseillé d’avoir lu au préalable.

Ormeshadow – Priya Sharma (2019, 2021)

Dans la série des novellas Une Heure-Lumière, place à Ormeshadow, de la romancière britannique Priya Sharma. Nous sommes en Angleterre au XIXème siècle et ni joie, ni insouciance, ni légèreté ne figurent au programme de ce drame familial. Il s’agit en effet de la triste histoire de John et Clare Belman qui, accompagnés de leur fils unique Gideon, sont contraints de quitter leur ville pour une ferme occupée par le frère de John, Thomas, et sa famille. Ce dernier, personnage tyrannique, viriliste et cruel, leur réserve un accueil chaleureux (c’est faux). Au milieu de tensions déchirantes, Gideon profite de quelques moments avec son père, intellectuel et rêveur, pour découvrir une vieille légende familiale : une dragonne dormirait depuis des siècles sous les terres de la ferme. Avec ce contexte anxiogène, la présence fantomatique d’un potentiel univers fantastique et un enfant pris dans la tourmente, difficile de ne pas déceler quelques points communs avec Le fini des mers, évoqué ici. La comparaison s’arrête là, Ormeshadow étant beaucoup plus récente (2019) et la narration bien différente. Concrètement, c’est une histoire qui nous tient en haleine de bout en bout, sans négliger le travail sur l’ambiance (qui n’est donc : pas fun). Au passage, notons qu’avec ses 170 pages, ce récit est plutôt long au regard des standards de la collection. Toujours est-il que le simple souvenir de l’oncle Thomas me donne des maux de ventre rien que d’y penser et que, si cette histoire est particulièrement dramatique, elle est surtout très réussie.

Le fini des mers – Gardner Dozois (1973, 2018)

Ma bibliothèque habituelle a le bon goût de proposer quelques novellas de la collection Une Heure-Lumière, spécialisée en science-fiction, fantasy et fantastique. J’en ai donc pioché quelques-unes, à commencer par Le fini des mers, un récit de Gardner Dozois initialement publié en 1973 et traduit vers le français en 2018. Sa couverture énigmatique n’est pas sans rappeler un certain film de Denis Villeneuve sorti en 2016 (Arrival, ou Premier Contact en français). Mais non, on oublie : ce film est adapté d’une nouvelle, par ailleurs géniale, de Ted Chiang parue en 1998 (L’histoire de ta vie, qu’on retrouve en français dans le recueil La Tour de Babylone : lisez-le), soit 25 ans après Le fini des mers. Seule la situation initiale les associe vraiment : d’immenses vaisseaux ovoïdes surgissant un beau matin et se contentant d’attendre. Ici, deux récits s’entrecroisent : la grande, à savoir la réaction du monde face à cette possible menace, et la petite, celle d’un enfant en grande difficulté scolaire, plus à l’aise avec les « Autres », des êtres invisibles exceptés pour lui, qu’avec les adultes. Il est donc question de santé mentale, d’isolement et de difficultés de communication. Je sais : dit comme ça, ça ressemble quand même beaucoup à Arrival. En fait, malgré le concept et le propos alléchants, je dois malheureusement avouer être passé complètement passé à côté du propos. Frustré, j’ai creusé ailleurs pour y voir plus clair, et suis notamment tombé sur cette analyse enthousiaste. Il n’empêche, ennuyé par la narration et gêné par certains passages qui accusent leur âge, je suis passé sans regret à ma lecture suivante.

L’homme qui mit fin à l’histoire – Ken Liu (2016)

Ce petit roman est à part, court et pourtant particulièrement dense. L’auteur, Ken Liu (auteur de SF américain né en Chine), y décrit une intention nouvelle permettant de visiter le passé. Il ne s’agit pas de voyage dans le temps, plutôt d’un moyen de voir, sans interférer, un endroit précis à une époque donnée. Attention toutefois : cette observation n’est possible qu’une seule fois, et par une seule personne, avant de disparaître à tout jamais. L’invention est ici testée sur l’Unité 731, sinistre lieu d’expérimentations humaines de l’armée japonaise en Mandchourie, pendant la seconde guerre mondiale. Derrière cette invention purement imaginaire, il est donc ici question d’histoire et de mémoire collective, et de la façon dont des blessures anciennes continuent d’empoisonner le présent. Ce n’est pas très amusant, mais c’est vraiment brillant et complètement d’actualité.

Un livre par jour pendant cinq jours

Jour 1. Outrage et rébellion – Catherine Dufour (2009) – Dans cette histoire, Catherine Dufour nous raconte la naissance aussi jouissive que douloureuse d’un mouvement punk dans une Chine du XXIVème siècle. On n’y trouve pas une narratrice unique, mais toute une série de voix, avec leur vécu propre et leur sensibilité. A nous de faire sens au milieu de ce chaos. J’ai appris bien après l’avoir lu, et adoré (c’est encore aujourd’hui un de mes livres préférés), qu’il était grandement inspiré de Please Kill Me : l’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs, dont le titre dit à peu près tout.

Jour 2 – La Fin de l’homme rouge – Svetlana Alexievitch (2013) – Il y a deux ans, j’ai pris ce pavé comme une claque dans la face. Svetlana Alexievitch y donne la parole aux témoins de la fin de l’Union soviétique : on y lit leur vécu, leurs pensées, leurs peurs, leur colère, leurs souvenirs, leurs espoirs. Des histoires parfois bien différentes les unes des autres et pourtant liées par un thème : comment fait-on pour gérer la fin brutale d’un monde dans lequel on a toujours vécu, un changement dont l’impact se ressent sur toutes les strates de la société ? Comment, au niveau individuel, se faire aux nouvelles règles du jeu ? Je ne suis vraiment pas prêt de l’oublier.

Jour 3 – Un pont sur la brume – Kij Johnson (2011) – C’est une histoire de pont. On peut en raconter des choses, autour d’un pont. Celui-ci est à construire, au-dessus d’un large fleuve brumeux peuplé de créatures inquiétantes. Ce court récit nous relate le parcours de l’architecte chargé de cette tâche immense : réunir, enfin, les deux rives de l’Empire. Avec son univers suffisamment étrange pour attirer l’attention, mais assez familier pour nous pas nous perdre, sans oublier les personnages touchants qui le peuplent, ce petit livre m’a beaucoup plu.

Jour 4 – Mortimer – Terry Pratchett (1987) – Lasse, en proie à des doutes existentiels, La Mort engage un jeune apprenti, Mortimer, pour se délester un peu de son travail harassant. Passée notre rencontre avec ce fantastique personnage qu’est La Mort, s’ensuit une histoire qui nous emmène sur le Disque-monde : l’univers parodique, mais surtout vraiment malin, hautement divertissant et décidément doux que Terry Pratchett a développé à travers des dizaines de romans. C’est par celui-ci que j’en ai fait la découverte, et je me plonge régulièrement dans un nouveau livre de ses Annales lorsque j’ai besoin de légèreté.

Jour 5 – Moi qui n’ai pas connu les hommes – Jacqueline Harpman (1995) – Mon histoire avec ce roman remonte à loin. Je crois l’avoir pioché dans la bibliothèque de ma maman, pour une raison trop lointaine pour que je m’en souvienne. L’impression qu’il m’a laissé, par contre, est très nette. Une fascination pour ce monde désolé, pour le parcours de ces femmes abandonnées sur une terre perdue. Comment construire du sens sur un terreau qui semble en être complètement dépourvu ? Du post-apocalyptique qui ne dit pas son nom, particulièrement réussi.

Initialement publié sur Facebook entre le 26 et le 30 avril 2020.